Lorsque la médecine se tourne contre son patient, que le droit ne protège plus la vie des personnes, et que le bon sens ne voit plus l’être humain dans un corps handicapé, c’est qu’ils ont perdu toute raison. Signe qu’il est peut-être temps de laisser la philosophie s’exprimer. Sa parole manque, dans l’affaire Vincent Lambert, car les questions sont mal posées.

« Qui voudrait être à sa place ? » – personne, évidemment. Paralysé, en situation de grand handicap et de relationnel pauvre (EVC-EPR), Vincent est évidemment celui que personne ne voudrait être. Ce qui le place à la croisée des concepts de volonté et d’être, entre ce qu’on veut être et ce que l’on est. Il y a évidemment toujours un hiatus : personne n’est celui qu’il veut être. Certes, le cas de Vincent Lambert pousse à l’extrême ce hiatus ontologique. L’état de Vincent Lambert est à l’opposé radical de ce que le sens commun entend par la bonne santé. Si ce que l’on est ne coïncide absolument pas avec ce que l’on veut être, peut-on s’arrêter là ?

A cette question, les deux grandes éthiques de l’histoire de la pensée, celle d’Aristote (l’eudémonisme) et celle de Kant (le déontologisme) ont une même réponse : non, car l’être de l’homme ne dépend pas de son paraître.  C’est ce qu’exprime le concept de dignité.

De la dignité, on entend tout et surtout n’importe quoi. Le mot a été vidé de sa substance et de sa cohérence. Il a été manipulé, et nous devons dénoncer cette manipulation. Le mot « dignité » a été stratégiquement préempté par les militants de l’Association du Droit à Mourir dans la Dignité (ADMD), afin de défendre l’euthanasie et le suicide assisté. L’expression « mourir dans la dignité » implique qu’il y aurait des morts indignes. L’expression introduit une variable dans un concept qui signifie justement l’invariabilité. Elle introduit du conditionnel dans l’inconditionnalité.  C’est l’exact inverse de la signification du concept de dignité.

La dignité est d’origine théologique. Saint Thomas d’Aquin, s’appuyant sur Aristote, montre que l’être humain est digne en ce qu’il participe de la dignité suprême de Dieu ; sa dignité est donc relative. Ce qui implique donc qu’elle ne dépend pas de critères humains. Ce n’est pas au médecin, au juge ou même au proche de décréter la dignité de tel ou tel. C’est justement cette hétéronomie de la dignité humaine qui lui donne son caractère inviolable et indisponible. Au fond, la dignité est ce qui reste quand on a perdu toutes les raisons d’être traité avec dignité. En cela, la dignité est « hors raison ». Elle n’est pas encadrée par le discours et par les phénomènes. Elle est « hors-cadre ». En cela, la dignité ne peut pas être jugée, que ce  soit par un juge, un médecin ou même un proche. Elle ne dépend ni d’un état, ni d’une volonté – y compris la sienne propre.

« Cette dignité intrinsèque apparaît surtout avec force face à une personne qui, par ailleurs, a tout fait pour perdre sa dignité. Malgré ses actions déplorables elle reste ce qu’elle est : une personne. L’agir suit l’être, l’existence prolonge l’essence, mais le contraire n’est pas vrai : de défaillances, même très graves, dans l’action ou l’existence d’une personne, il n’est pas licite d’en induire la disqualification de totale de son être ou de son essence » (Alain Sériaux, La dignité, principe universel du droit ?, Actu Philosophia, vol. 6,1997, p. 296).

Par son état et ce qu’on juge de lui, Vincent Lambert subit une disqualification ontologique : il ne mérite pas d’être, à cause de son paraître. L’aristotélico-thomisme nous apprend que seul Dieu donne l’être et juge le paraître, étant à la fois seul médecin, seul juge et seul en pouvoir de vie ou de mort. Autrement dit, l’être humain est foncièrement un être de dépendance et d’hétéronomie – ce qui rend l’homme extrêmement dépendant, extrêmement humain.

L’autre grande option de la philosophie morale dans l’histoire de la pensée, le déontologisme kantien, la dignité est également totalement indépendante de tout critère humain et de tout ce qui est contingent (santé, humeur, état physique…). Elle est universellement présente en tout homme, ce qui explique qu’on ne juge pas en l’autre un individu dans son aspect matériel, mais qu’on vise l’humanité présente en lui ; aussi est-il impossible pour un kantien de se suicider par exemple, parce que l’humanité qu’il a en lui dépasse sa propre personne.

« Si je n’ai pas le droit de me tuer, c’est précisément que je le puis, ce qui signifie que l’homme passe infiniment l’homme, et qu’en me tuant, j’essaie d’anéantir, pour autant qu’il dépend de moi, le sujet de la moralité » (J. Lacroix, Personne et Amour, Paris, Seuil, 1955, p. 13-14).

Ce que saint Thomas d’Aquin attribuait à Dieu, Kant l’attribue à l’homme : le fait de posséder une dignité en soi. L’effet, appliqué à la situation de Vincent Lambert, est le même : d’un côté cet homme est digne parce que sa dignité ne vient pas de lui mais d’un autre (Thomas d’Aquin), de l’autre côté cet homme est digne parce que sa dignité est totalement autonome et indépendante de l’état dans lequel il est (Kant).

 

Les deux plus grandes options morales de l’histoire de la philosophie considèrent que  la dignité humaine est un concept totalement étranger et indépendant du jugement humain, qu’il soit médical ou juridique. Après avoir épuisé les discours juridiques et médicaux, devenus inopérants, contradictoires et inexacts dans cette affaire, il serait peut-être bon, pour le bien de tous et notamment celui de Vincent Lambert, de laisser parler les philosophes.

 

Tribune publiée sur le site de l’Homme nouveau 

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