Sur itinerarium.fr

« Mon cher » – Pour les grands penseurs médiévaux,  la charité s’adresse à ce qui pour nous est le plus cher. C’est un amour édificateur, élévateur, plutôt qu’un amour “mou”, qui cache des faiblesses de volonté ou des concessions aux vices. La vraie grandeur consiste à tout donner pour ce qui a véritablement du prix : Dieu, et le reste par et pour Dieu. Pas l’inverse… 

Par Vivien Hoch

La richesse (et la précision) du vocabulaire vivant de quelque langage que ce soit pour un sujet déterminé montre la portée de l’intérêt qu’il y attache. Témoin par exemple l’incroyable profusion, au Brésil, de termes de football pour décrire une grande diversité d’activités pédestres. De la même façon, Thomas d’Aquin nous montre la distinction entre différents synonymes latin pour «amour», du plus grand intérêt d’un point de vue d’anthropologie philosophique. Ainsi, en affirmant (in I Sent. d. 10, q.1, a.5, ex) que le Saint Esprit est amorcaritas ou dilectio du Père et du Fils, il ajoute qu’amor montre la simple disposition de l’affection pour l’aimé, tandis que dilectio (comme le montre l’étymologie) présuppose un choix et est donc rationel. Alors que caritas, l’objet de notre étude de ce thème, accentue la véhémence de l’amour (dilectio) car l’aimé est considéré au delà de tout prix (inquantum dilectum sub inaestimabili pretio habetur), dans le même sens où nous disons que les choses (le coût de la vie, les achats) sont chers (secundum quod res multi pretii carae dicuntur).

C’est un fait surprenant et très significatif. Ce n’est pas par hasard si le même et unique mot est également utilisé dans d’autres langages pour dire « mon cher ami » et « les haricots sont chers » (meu caro amigo et feijão está caro ; my dear friend et beans are too dear).

L’esprit médiéval réaliste ne trouve rien de choquant à ce que le terme « charité », choisi pour désigner l’amour de Dieu (et l’amour du prochain pour l’amour de Dieu), soit le mot pré-chrétien associé à l’argent et au prix ; la charité, l’amour pour l’aimé – Thomas d’Aquin insiste – montre que ce que nous considérons d’un grand prix (une chose, un objet) est très cher : Caritas dicitur, eo quod sub inaestimabili pretio, quasi carissimam rem, ponat amatum caritas (In III Sent. d.27, q.2, a.1, ag7).

Aussi, lorsque nous disons « mon cher ami » ou « mon cher Tom », nous usons de métaphores sur le prix, sur la valeur, sur l’estimation d’où nous déduisons notre appréciation.

Sur le même registre, une formule de courtoisie arabe, dans la réponse à un ami lui annonçant qu’il va lui demander quelque chose : Anta gally wa talibuka rakhiz (vous êtes cher [à mes yeux] et votre demande de peu de prix).

Nous souvenant que le Christ compare le Royaume des Cieux à un trésor qu’un homme découvre dans un champs ou à un marchand qui cherche des pierres précieuses et doit vendre tout ce qu’il possède pour les acquérir, nous ne sommes pas surpris d’utiliser le mot « charité » pour désigner le bien apprécié, à mille lieux des modifications sémantiques qu’on lui fait subir dans la sphère médiatico-politique actuelle…

Publicités