Zemmour-Destin-français-448x293

L’histoire de France est nietzschéenne : elle est l’éternel retour du même. Elle est hégélienne aussi : c’est une perpétuelle opposition des opposés. C’est, en résumé, l’essence de l’histoire selon Eric Zemmour. Il déconstruit les déconstructeurs, qui ne veulent plus voir l’histoire de France nue, sans le manteau de leurs idées post-modernes. Sans la simplifier outre mesure, il la délivre des idéologies et lui rend sa complexité, il caresse ses courbes et manifeste ses porosités. L’histoire a un caractère érotique. Il y a en elle du bon, de l’aimable, du beau, mais aussi du conflit, de la violence, des scènes de ménages éclatantes. Zemmour œuvre pour la vérité : il dévoile ce que les idéologues ont recouvert d’un manteau d’opprobe. Il tente de remarier la France avec elle-même, pour le meilleur et pour le pire.

Sa relecture passionnante des lieux volontairement oubliés de l’histoire de France – le Baptême de Clovis, les croisades, l’amour non réciproque de Beauvoir pour Sartre, Catherine de Médicis, la Pompadour, le baron de Rothschild… – dévoile ce que les déconstructeurs ne veulent plus que vous voyez.  Il découvre une France vivante, qui se conserve dans la lutte pour l’existence, dans une sorte de conatus historique. En réveillant la sève dialectique qui noue les événements entre eux, et il fait de l’histoire de France un roman nietzschéen, c’est-à-dire le retour inlassable du même.

Ce même, qui revient toujours, c’est la guerre civile. Elle est l’essence profonde de la France. C’est une opposition perpétuelle des figures, des mythes et des gens ; opposition entre Clovis, la figure catholique, et Vercingétorix, la figure des laïcards ; entre les ultramontains et les gallicans ; entre les girondins et les jacobins ; entre les versaillais et les communards ; entre les résistants et les collabos… Avec cet « éternel retour du même », il  y a du Nietzsche, et avec cette dialectique, il y a du Hegel. Avec son histoire de France, Zemmour réconcilie les deux grands philosophes allemands.

Force est de constater, avec Zemmour, que cette dialectique perpétuelle a disparu de l’histoire telle qu’elle est présentée, enseignée, analysée. La machinerie universitaire a broyé les oppositions qui ont fait la France. Elle a repassé les porosités, ne cherchant dans l’histoire qu’elle-même : exit Clovis et Vercingétorix, mâles blancs hétérosexuels et barbares ; exit républicains et catholiques, universalistes, colonialistes, violents. Le pouvoir politique utilise l’histoire à ses fins, réactive telle ou telle figure, tel ou tel événement, pour construire sa propre mythologie. Aujourd’hui, le pouvoir n’a plus besoin de l’histoire, parce qu’il recommence l’histoire de zéro. C’est pourquoi les autorisés de l’histoire plaquent leur vision nihiliste sur la France.  Pour eux, l’histoire de France n’est rien, elle n’a ni unité narrative, ni tension dialectique, ni signification, ni finalité. Elle est comme leur vie intérieure, une structure rizhomatique (Deleuze) éparpillée anarchiquement dans toutes les cultures et dans toutes les spiritualités du monde.

Pourtant, qu’on veuille la voir ou non, il n’en demeure pas moins que la France a un destin. « L’histoire se venge », écrit Zemmour. Si les idéologues ne veulent plus voir la dialectique motrice de l’histoire, ils ne pourront pas empêcher le retour – éternel – de la guerre civile. Car elle arrive inéluctablement, tel un fatum, un destin implacable.

Écrit comme un thriller historique, cet ouvrage est d’abord un roman d’amour de la France. Un amour interdit, parce qu’il doit se cacher de la vulgate déconstructrice. Un amour blessé, parce qu’il subit de plein fouet la violence inhérente à l’histoire des hommes. Un amour véritable, parce qu’il surmonte les oppositions et se sublime dans la paix qui est réservée aux vieux couples : ceux qui connaissent les rouages de la vie conjugale et son inéluctable destin.

 

>> Eric Zemmour, Destin Français, Albin Michel, septembre 2018, 576 pages

 

Vivien Hoch, docteur en philosophie, 12.9.2018