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Le nationalisme est aujourd’hui une idée « nauséabonde » pour beaucoup. Il fait ressurgir toute la mythologie qui entoure les guerres mondiales, la clôture sur soi et la discrimination de l’étranger. Pourtant le nationalisme est une idée philosophique puissante qui a pu se prévaloir de la promotion de l’universalisme et du cosmopolitisme. Exemple avec un des philosophes les plus brillants du Siècle des Lumières : Fichte, qui déploie l’idée que les germes d’un monde meilleur ne peuvent se développer d’abord et avant tout que dans une nation forte et fidèle à ses principes.

Le philosophe allemand Fichte (1762 – 1814) est le le plus représentatif  de l’idée d’un « universalisme patriote ». Principalement parce que le contexte historique dans lequel Fichte pense est celui du début du XIXème siècle qui s’inscrit dans un courant de pensée qui a vu des éléments importants arriver en Europe et bouleverser le vieux continent: les « french wars » napoléoniennes, la révolution qui l’a précédé, et évidemment tous le remous intellectuel, scientifique, politique et culturel qui va avec. Ce contexte a produit sur Fichte l’impression de devoir développer une philosophie entièrement neuve vis-à-vis de l’ontologie sociale de l’humanité. Les phrases de Fichte que nous avons relevé peuvent choquer, mais son univers, son époque est choquante : elle est marqué par la violence, par la mort, la guerre, l’oppression et aussi par le désir de résistance et de libération qui anime les peuples soumis au nouveau joug français. Comme Hegel, Fichte est en effet rapidement déçu par Napoléon, qui s’apparente vite, selon lui, à un tyran (un sentiment quasi national depuis 1795 avec l’occupation de la rive gauche du Rhin par la France).

C’est dans ce contexte que Fichte se dit être « nationaliste » (Nationalist), c’est-à-dire dans le sens où il veut libérer sa nation et son peuple de l’impérialisme napoléonien avide en hommes et en impôts, et se faire reconnaître comme un des premiers penseur du « pangermanisme », entendu comme la volonté de rassembler et d’unifier le peuple allemand, non selon des critères raciaux, mais selon la langue.

Dans un texte de 1793, Zurückforderung des Denkfreiheit von den Fürsten Europens, die sir bisher unterdrückten (Revendication de la liberté de pensée auprès des princes d’Europe qui l’ont opprimé jusqu’à présent), donc bien avant les Discours à la nation allemande (1807 – 1808) et la chute de la Prusse à Iéna (1806), Fichte procède à une planification philosophico-historique des différents âges de l’humanité[1] :

« a) règne de la raison à l’état d’innocence

b) l’apparition du péché sous l’effet de la contrainte et de la foi aveugle

c) l’époque présente, où l’homme se libère par l’insoumission révolutionnaire de l’autorité régnante pour se trouver en état de péché accompli

d) l’époque de la science de la raison, où la vérité est reconnue et aimée comme le bien suprême

e) époque de l’art de la raison, où l’humanité choisit librement la voie de la raison – en état de légitimité et de sanctification parfaite. ».

L’ « insoumission révolutionnaire » de l’époque présente (c), celle de Fichte, entendons-nous, est évidemment en rapport aux évènements capitaux qui ont eut lieu en France et dont le retentissement est considérable chez les philosophes allemands, notamment (et de manière particulièrement prégnante) chez Fichte[2]. Dans la dernière époque, telos de l’histoire de l’humanité, la loi se résorbe dans la morale,notamment grâce à l’éducation nationale[3]. Son projet est de libérer l’histoire, le droit et la philosophie de tout déterminisme, pour ne laisser être que la pure liberté de l’homme – l’époque de l’art de la raison réalise l’adéquation de la vérité et de la liberté (et en somme résout la classique équation proprement chrétienne de la libre soumission de la liberté à la vérité). Cette réconciliation est comprise par Fichte en un sens historique, où le droit doit se réaliser dans un état mondial et cosmopolite, mais de manière totalement libre. Il s’oppose en cela aux idées déterministes du progrès que développe notamment Kant dans l’idée de l’histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique (la même année, dans les Beiträge[4], Fichte attaque explicitement cet opuscule de Kant : ce n’est pas la providence qui guide le monde, mais seulement la liberté humaine, qui ne doit subir aucune entrave, et qui est donc érigée en absolue.)

C’est en 1806, dans un texte intitulé Der Patriotismus und sein Gegenteil (le patriotisme et son contraire)[5], que Fichte expose sa vision d’un cosmopolitisme bâtit sur les éléments universels d’une nation particulière – en l’occurrence l’Allemagne. C’est d’abord au sein d’une nation donnée que se développent les germes de ce qui englobera l’humanité entière. Dans le paradigme historique de Fichte, cela veut dire que ce cosmopolitisme est en devenir et repose sur la réalisation de la liberté d’un peuple qui doit englober dans son développement l’humanité entière. D’où l’adéquation entre cosmopolitisme et patriotisme, qui est le pilier de l’argumentation fichtéenne.

« Le cosmopolitisme est la volonté dominante que l’objectif de l’existence du genre humain soit atteint pour l’ensemble du genre humain. Le patriotisme est la volonté que cet objectif soit atteint avant tout à l’intérieur de la nation dont nous sommes membres et que de là ce succès s’étende à l’ensemble du genre humain. ».

Qu’un succès national s’étende à l’ensemble du genre humain, cela présume qu’il possède en lui des éléments « mondialisables », voir universalisables. C’est pour Fichte les caractères de la science (et notamment de la sienne, celle de la Doctrine de la science de 1794). Et c’est évidemment l’Allemagne qui peut soutenir ce rôle de modèle pour les autres nations, parce qu’elle développe en elle cette science universelle :

« Le patriote allemand, en particulier, veut que ce but soit d’abord atteint chez les allemands et que ce soit seulement à partir d’eux que ce résultat s’étende à l’ensemble de l’humanité. Cela, l’Allemand peut le vouloir parce que c’est chez lui que la science a commencé et dans sa langue qu’elle s’est inscrite ».

Fichte argumente ici sur deux points : l’élément universel (la science) que possède la nation allemande en son sein (notamment la philosophie), et la langue allemande. Fichte remarque que l’Allemagne est la seule nation européenne a avoir gardé sa langue intacte, non dérivée, encore au contact de la « source d’inspiration primitive », au contraire des langues latines, sont des langues dérivées car elles ont perdus leur forme millénaire[6]. Cette source d’inspiration primitive s’enracine dans le peuple que les romains nommaient les Germains[7]. C’est de cette volonté de réunifier le peuple allemand à partir de sa racine commune linguistique que naît le « pangermanisme », terme qui a connu de nombreuses manipulations au cours de l’histoire, mais qui ne se réduit pas à un nationalisme étatique[8]. Fichte a toujours maintenu la distinction entre état et nation. Ainsi : « aussi loin que retentissait la langue allemande, tout individu né dans ce domaine pouvait à la fois comme citoyen de l’état dans lequel il vit, (…) et comme citoyen de sa patrie commune de la nation allemande. »[9] – l’allemand est ici un double citoyen. Le but sera évidemment que le patriotisme domine l’état lui-même[10].

Par cette inclusion de l’étatique dans le patriotisme, et le développement d’éléments universels en son sein, peut se réaliser « l’épanouissement de l’éternel et du divin dans ce monde »[11]. « Ce monde » désigne bien l’ensemble de l’humanité. « Ce but est le seul but patriotique possible. Par conséquent, seul l’Allemand peut être patriote ; seul il peut inclure l’humanité entière dans le but qu’il fixe pour sa nation », parce qu’il commence déjà à réaliser des éléments universel au sein de sa propre nation. On comprend alors pourquoi « celui qui est le patriote le plus puissant et le plus actif est du même coup le cosmopolite le plus actif » : vouloir avec force réaliser un universel dans une société donnée (comme la liberté individuelle par exemple), c’est vouloir qu’il s’étende à tout le genre humain. Le patriote est nécessairement cosmopolite en ce que ce qu’il réalise dans sa nation peut être et doit être universalisé aux autres (comme ce qu’ont fait les français pour la modèle républicain avec Napoléon), et réciproquement, le cosmopolite est nécessairement patriote, en ce qu’il cherche à réaliser d’abord dans la nation où il est cantonné ce qui pourra s’universaliser et servir de modèle aux autres nations. Ainsi se battre pour la construction sociale ou culturelle d’une nation déterminée, c’est se battre pour que ce qui aura été gagné ici puisse l’être pour tous et partout. Dans le cadre d’une théorie de l’histoire spécifique, et selon l’indispensable réquisit de l’existence d’un universel en réalisation dans une société, c’est-à-dire que la nation donnée se présente comme une nation universelle, l’apparente opposition (et même l’apparente contradiction) entre nationalisme et cosmopolitisme se résorbe.

Fichte pose et développe l’idée d’un universalisme national selon une déduction, qui revient à effectuer l’opération suivante : notre propre société est considérée comme le reflet de la société universelle. Et puisqu’il s’agit de découvrir de l’universel dans le particulier, de déduire des traits généraux du particulier, il est possible de parler de « déduction universelle ». Ce type de raisonnement sert de paradigme ininterrogé, depuis les lumières, à toute pensée qui se veut universaliste et cosmopolitique. Ce qui se présente comme universel ne peut, somme toute, qu’émerger non pas directement de manière mondialisée, mais de manière locale, régionale. De même que la révélation religieuse ne s’est pas fait mondialement et intemporellement mais à un moment et dans un lieu précis[12]. Toute « cosmopolitologie » (science de la cosmopolitique) doit reposer sur des éléments universels (selon le réquisit aristotélicien : il n’y a de science que de l’universel) qui existent déjà en germe dans le particulier, et qu’il suffit ensuite de développer et de mondialiser. Ainsi, il n’y a de cosmopolitisme que selon ce procédé déductif.

Le type de rapport spécifique au monde qu’a produit l’idéalisme allemand a d’indéniables répercussions sur la compréhension de notre société politique actuelle. L’ontologie sociale occidentale repose sur cette idée proprement « idéaliste » d’universalisation procédurale principié par son propre rapport au monde, qui n’est pas celui des autres (les « barbares », c’est-à-dire ceux qui ne possèdent pas les éléments que Fichte déclare universalisables dans leur société) et à laquelle ces autres sont aujourd’hui soumis de force à leur détriment.

Ce geste dintrospection nationale, de retour sur soi et de réalisation concrète d’un idéal a évidemment une dimension religieuse. Comme dans la prière du « Notre Père », il faut réaliser ici-bas ce qui est inscrit dans le ciel (c’est-à-dire universel) : « Le devoir naturel de l’homme, (le particulier) celui auquel il ne doit renoncer qu’en cas de véritable nécessité, consiste à rechercher le ciel ici-bas même et à intégrer ce qui dure éternellement dans les travaux terrestres de la vie quotidienne »[13].

Corrélativement, et au-delà, il s’agit de penser le règne dichotomique de l’histoire ou (sive) du destin dans la vie en commun de l’humanité en général, où Fichte tranche nettement pour une histoire purement humaine, c’est-à-dire qui repose sur la seule liberté de l’homme, et sur la contingence propre qui en découle. C’est de la prise en compte de la contingence de l’histoire humaine que naît pour Fichte le besoin vital d’agir : « Agir ! Agir ! Voilà pourquoi nous sommes là »[14]. Mais agir d’abord pour son peuple, afin d’agirparallèlement pour le reste de l’humanité.

Pour aller plus loin 

Une introduction à la philosophie pratique de Fichte, Max Marcuzzi Acheter_sur_La_Procure

La destination de l’homme, Fichte Acheter_sur_La_Procure


[1] Nous suivons ici la reconstitution de Peter Coulmas, Les citoyens du monde, histoire du cosmopolitisme, Albin Michel, Idées, Paris, 1995, p. 254 à 260

[2] Voir par exemple la lettre de Fichte à Baggessen d’avril 1795, où il définit son rapport méditatif et spéculatif  à la révolution française comme ayant fait naître sa Doctrine de la science.

[3] C’est dans les Discours à la nation Allemande (notamment les 2ème et 3ème discours) que Fichte cherche à justifier philosophiquement la nécessité d’une éducation nationale allemande.

[4] J. G. Fichte, Considérations sur la Révolution française, trad. Jules Barni, rééd. Paris, Payot, 1974

[5] J. G. Fichte, Lettres et témoignages sur la Révolution française, trad.. Luc Ferry, Vrin, p. 120 et suivantes (tous les textes suivants non sourcés directement sont tirés de ce recueil pour la traduction).

[6] Sur cette originarité et pureté de la langue allemande chez Fichte, voir notamment les 4ème et 5ème discours à la nation allemande (J. G. Fichte, Discours à la nation allemande [(de) Reden an die deutsche Nation, 1807-1808], trad. Alain Renaut, Paris, Imprimerie Nationale, 1992), L’introduction de Max Rouché à L’édition Aubier (1975) des Discours affirme que cette idée fichtéenne d’une primitivité de la langue allemande, notamment vis-à-vis de la langue française, « relève de la plus haute fantaisie » (p. 35).

[7] J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, Aubier (1975), p. 177 : « Ce fut également animés par cette foi que nos ancêtres communs les plus éloignés, c’est-à-dire le peuple primitif, les Allemands, qui avaient reçu des Romains le nom de Germains, s’opposèrent courageusement à l’hégémonie mondiale des Romains ».

[9] J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, Aubier (1975), p. 180

[10] J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, Aubier (1975), p. 173 « Le patriotisme doit justement dominer l’état lui-même ».

[11] J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, Aubier (1975), p. 173

[12] Ce lien entre universalisme déductif et révélation religieuse serait d’ailleurs à approfondir.

[13] J. G. Fichte, 8ème discours à la nation allemandeParis, Aubier, 1975, trad.. Jankélévitch, p. 169

[14] J. G. Fichte, 5ème conférence sur la destinée du savant, trad. Vieillard-Baron, p. 90

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