« Peut-on concevoir un amour qui ne soit pas empiétement sur la volonté d’autrui ? Celui qui ne voudrait en aucun cas exercer d’influence sur la personne qu’il aime, et s’abstiendrait par conséquent de décider pour elle, ou de la conseiller, ou d’incliner, agirait sur elle, justement par cette attitude d’abstention et inclinerait encore plus à décider pour lui plaire.

Ce détachement apparent, cette volonté de rester sans responsabilité, suscitent chez l’autrui un désir d’autant plus vif de se rapprocher. Il y a un paradoxe à accepter d’être aimé de quelqu’un sans vouloir influer sur sa liberté. Sa liberté, s’il aime, il la trouve justement dans l’acte d’aimer, non pas dans une vaine économie. Accepter d’aimer, c’est accepter d’exercer d’ailleurs aussi une influence, de décider pour autrui dans une certaine mesure. Aimer est inévitablement entrer dans une situation indivise avec autrui.

À partir du moment où l’on est lié avec quelqu’un on souffre de sa souffrance. S’il s’agit d’une douleur physique, que l’on ne peut partager que d’une façon métaphorique on éprouve fortement son insuffisance. On n’est pas tel qu’on serait sans cet amour, l’empiétement des perspectives demeure. On ne peut plus dire: « ceci est rien, ceci est mien ». On ne peut séparer absolument les rôles ; et être lié avec quelqu’un, c’est finalement vivre au moins en intention sa vie.

L’expérience d’autrui au fond, dans toute la mesure même où elle est convaincante, où elle est vraiment expérience d’autrui, est nécessairement expérience « aliénante » en ce sens qu’elle m’ôte à moi seul, et institue un mélange de moi et d’autrui. »

 

Maurice Merleau-Ponty

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