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Une grande partie de la philosophie contemporaine, du moins en Occident, est marquée par le nihilisme : déconstruction, études de genre, anti-naturalisme, anti-spécisme, réductionnisme, constructivisme, holisme, marxisme. Ces pratiques de pensée ont ouvert une ère du vide, selon l’expression de Gilles Lipovetsky. D’autres qualifient ce qui se passe de “barbarie” (Michel Henry, Jean-François Mattéi).

Mais la philosophie contemporaine a su aussi, de manière plus discrète, générer en son sein des anticorps conceptuels puissants face au nihilisme, en proposant de nouvelles manières de penser. En développant la notion de « monde de la vie (Lebenswelt) », la phénoménologie a permis de resserrer l’horizon du vide sur l’épaisseur concrète de la vie humaine. Le monde de la vie est une expression qui décrit la manière d’être au monde la plus originaire et la plus fondamentale. Nous avons une vie concrète, une adhérence au monde qui échappe aux logiques marchandes, idéologiques, étatiques, médiatiques, corporatistes. Pour échapper aux logiques mortifères pour la société et pour l’humanité, il faudra renouer avec un concept de vie à la hauteur des enjeux. C’est ce que propose le philosophe chrétien Michel Henry, à la suite de Husserl.

 

Le « monde de la vie » face au positivisme scientifique

La phénoménologie allemande a développé un concept très intéressant pour délimiter la sphère immanente de la vie : la « Lebenswelt », en Français : le « Monde de la vie ». Ce concept est inventé par Edmund Husserl, le fondateur de la phénoménologie, dans la Crise des sciences européennes, écrit entre 1934 et 1937, dans un contexte de crise croissante entre la philosophie et le positivisme scientifique, qui s’imposait alors comme la seule source de vérité. On trouve les développements les plus explicite du « Monde de la vie » dans ses papiers qui ont été publiés en Français sous le titre « L’Arche originaire, la terre ne se meut pas » (trad. fr. Didier Franck, éd. de Minuit, Paris, 1989).

L’expression provocante de « la terre ne se meut pas » veut dire qu’il y a deux manières de vivre le monde :

  • l’une selon la science et la rationalité scientifique, qui explique que, contre toute attente, la terre est ronde et qu’elle tourne sur elle-même
  • l’autre selon la vie, qui montre que la subjectivité du vécu ne peut pas se réduire à l’objectivité scientifique. De ce que je vois, la terre est plate et le monde ne tourne pas. Le monde de la vie rend au vécu la consistance ontologique que lui refuse la rationalité scientifique.

Au-delà du caractère un peu provocant de la thèse de “la Terre ne se meut pas”, Edmund Husserl réagit à un contexte : le positivisme scientifique et son idée de « progrès ». C’est ce positivisme qui, par exemple réduit l’embryon à un « amas de cellule » ou à « un projet parental » au lieu de le comprendre comme un irréductible vécu humain, une auto-affection. C’est ce positivisme qui hypertrophie le temps des horloges sur le temps phénoménologique. C’est encore ce positivisme qui fait primer la carte (schéma) sur le territoire (vécu).

Face à l’hypertrophie de la science sur le monde vécu, il s’agit pour le phénoménologue de délimiter un nouveau champ d’expérience qui échappe à la toute-puissance et à l’omniprésence de la rationalité technico-scientifique dans toutes les sphères de l’activité humaine. Ce champ d’expérience est bien proprement nommé « monde de la vie », parce qu’il désigne, en-deçà du savoir objectif et scientifique, une manière d’être et un vécu, qui échappent à la rationalisation du monde et de la vie.

 

La vie face à la barbarie

La tentative phénoménologique de laisser la vie en dehors du réductionnisme scientifique a ouvert des voies de développement considérables pour les philosophies issues. Saint Jean-Paul II, phénoménologue « pratiquant », a forgé le concept d’ « écologie humaine » en méditant les textes de Husserl et de Max Scheler sur le monde de la vie(1). Ces méditations ont pu aboutir à un développement théologique des thématiques du monde de la vie ; ainsi l’affirmation suivante, issue de la lettre aux familles, « Le rationalisme moderne ne supporte pas le mystère »(2), peut-elle être comprise comme un prolongement théologique de la thématique du monde de la vie chez les phénoménologues.

De manière plus radicale encore, Michel Henry a développé ces dernières années une réflexion sur l’opposition radicale entre la Vie (en majuscule, chez lui) et ce qu’il appelle la « barbarie ». Ce phénoménologue catholique, décédé en 2002, a replacé la question de la Vie au cœur de la culture, de la civilisation et même de la théologie. Tout au long de son œuvre, Michel Henry a développé une véritable phénoménologie de la vie — Michel Henry a écrit quatre volumes sur ce thème(3), qui s’oppose à celle du monde :

« Selon la phénoménologie de la vie, il existe deux modes fondamentaux et irréductibles d’apparaître : celui du monde, celui de la vie. »(4).

Comme chez Husserl, Michel Henry oppose deux réalité : le monde objectif de la science (la terre est plate) et le monde subjectif du vécu. Il ne s’agit pas là de subjectivisme ou de relativisme : il s’agit de revenir à la source de toute subjectivité et de toute objectivité, que Michel Henry appelle l’auto-affection, ou Vie.

Le positivisme scientifique, la rationalisation, l’objectivation et la « géométrisation » de l’univers nient et oublient cette dimension fondamentale de la vie. Cet étouffement de la vie s’appelle la barbarie. Son ouvrage (à succès) de 1987 intitulé La barbarie, s’ouvre sur ce constat tragique : « Nous entrons dans la barbarie ». Ce n’est évidemment pas la première fois que l’humanité plonge dans les ténèbres, écrit-il, mais ce déclin-là « apparaît comme global »(5).

La barbarie, écrit Joseph de Maistre, cité par Michel Henry, est une ruine, non un rudiment(6). Ce qui veut dire que la barbarie est toujours seconde par rapport à la culture : elle n’est que dégénérescence de ce qui est déjà là.Avec la barbarie, s’ouvre une période de nihilisme destructeur, dont on ne sait si on en sortira un jour.

Ce nihilisme se caractérise par la destruction et l’oblitération qu’il provoque. Il tend à « oublier » la vie. Il la met hors-jeu, en dehors des préoccupations objectivistes, idéologiques ou économiques. De même que l’embryon n’est qu’un « amas de cellules » aux yeux de la logique scientifique, le travailleur n’est qu’une « force productive » pour la logique économique et le citoyen n’est qu’un « commis de l’État » pour la logique socialiste.L’hypertrophie de la rationalité scientifique provoque une réduction de la Vie à des logiques qui ne sont pas les siennes, et qui lui sont même contradictoire. Cette réduction de la vie enclenche autodestruction.

« Un mode de vie qui se tourne ainsi contre la vie, c’est-à-dire contre soi-même, c’est une contradiction » écrit Michel Henry (7).

Le déchaînement nihiliste contre la vie

Cette logique réductionniste est plus que jamais présente dans les formes contemporaines de la culture. Si « la vie est la source exclusive de la culture sous toutes ses formes »(8), alors la destruction de la vie est corrélative à celle de la culture.

« Depuis le diagnostic de La barbarie, écrit Michel Henry dans la préface du livre éponyme en octobre 2000, les phénomènes de l’autodestruction ont connu une intensification démentielle. Elle n’est pas seulement visible dans les rues. L’acharnement nihiliste contre toute valeur, l’apologie de tout ce qui est contre nature, c’est-à-dire contre la vie, l’exprime plus encore. »(9).

Mais qu’en est-il, depuis lors ? C’est le règne de l’apparence, de l’obnubilation du visible qui détruit la Vie invisible. On peut constater la quintessence de cette destruction dans les médias :

« Après l’objectivisme unilatéral de la science, s’impose celui des médias qui arrache l’homme à lui-même, produisant à chaque instant le contenu venu occuper son esprit, autorisant une manipulation idéologique sans précédent, sans limite, interdisant toute pensée libre — toute “démocratie” -, condamnant toute relation personnelle réduite à des manifestations extérieures, l’amour par exemple à l’agitation objective des corps, à des photos. »(10).

Le média mainstream, celui qui produit un flux permanent d’images, de discours, est par essence un vecteur de mort : il étouffe la Vie concrète sous les apparences, sous l’artificiel, sous le contingent, l’image floutée, l’irréel. La succession des images, des discours et des sons déploie une logique absolument contraire à celle de la vie. Cette dernière est auto-affection, intensification et qualification des vécus.

Comment sortir la vie de ce nihilisme, de cette destruction, de cette culture de mort ? En engageant une grande ré-évaluation des valeurs. Faire de la vie une « valeur » est d’emblée douteux. La phénoménologie nous apprend que la vie n’est pas une valeur. La valeur, c’est « ce qui est l’objet d’une évaluation ». Or la vie ne peut pas être un “objet” posé devant soi. La vie est le sujet de toute les valeurs. La vie ne peut pas être soumise à une évaluation, puisque les valeurs n’ont de sens qu’en fonction de ce qu’elles apportent à la vie. Qui se permettra de dévaluer la vie humaine ?

N’étant ni une valeur à défendre, ni un objet de science, ni un point de programme électoral parmi d’autres, la vie est la source de toute valeur, de toute objectivité et de toute pensée. Elle est également le seul et unique point de référence pour toutes les valeurs : « tout a valeur parce que tout est fait par la vie et pour elle »(11).

Se sortir de la barbarie, c’est renouer avec l’essence de la vie et la ressaisir comme ce qu’elle est : la source fondamentale de toute culture, de toute civilisation et de toute philosophie.

 

Vivien Hoch


Michel Henry, La Barbarie, PUF, Quadrige, 2e édition, Paris, 2004

– Michel Henry, Incarnation, Seuil, Paris, 2000

– Edmund Husserl, La Terre ne se meut pas, Minuit, collection « Philosophie », Paris, 1989

– Georges Canguilhem, La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1975,

– Renaud Barbaras, Introduction à une phénoménologie de la vie, VRIN, Paris, 2008

– Alphonse de Waelhens, « Phénoménologie et réalisme », dans la Revue néo-scolastique de philosophie. 39° année, deuxième série, N°52, 1936. pp. 497–517.

– Jean Reaidy : Michel Henry, la passion de naître : méditations phénoménologiques sur la naissance, Paris, L’Harmattan, 2009

– Frédéric Seyler, Barbarie ou Culture : L’éthique de l’affectivité dans la phénoménologie de Michel Henry, Paris, éditions Kimé, Collection “Philosophie en cours”, 2010

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